Rudy Benjamin
(1958–2024)
Le maître du mas guadeloupéen
On ne choisit pas la date de son grand départ, mais c’est pourtant l’impression que laisse Rudy Benjamin, parti à l’issue du carnaval, dans les premières heures du Mercredi des Cendres 2024, jour de l’enterrement de Vaval et de la clôture officielle des festivités.
Comme un symbole puissamment carnavalesque, le cofondateur de VIM s’est éteint à 65 ans au moment même où l’on s’apprêtait à brûler le Roi du carnaval, donnant à sa disparition la tonalité d’un dernier rendez-vous avec le mas et la rue qui avaient façonné toute sa vie.
Figure majeure du carnaval de Guadeloupe, Rudy Benjamin s’est imposé comme musicien, chef de mas et co‑fondateur du groupe VIM, auquel il a donné une identité sonore et visuelle immédiatement reconnaissable.
En quelques décennies, il est devenu l’un des artisans les plus influents d’un carnaval en pleine mutation, entre fidélité aux traditions des groupes à peau et volonté assumée de « casser les codes ».
Des groupes à peau au zouk
Originaire de Sainte-Rose en Guadeloupe, Rudy Benjamin grandit dans l’univers des groupes à peau, au cœur de ces cortèges où tambours, conques de lambi et voix scandées font vibrer la rue.
Dans les années 1980, il se fait connaître sur la scène musicale en participant à la création du groupe de zouk Dissonance, première vitrine de son talent de musicien et d’arrangeur.
Il rejoint ensuite des formations carnavalesques emblématiques comme Mas a Senjan et Akiyo, puis co‑fonde le groupe Le Pwen, multipliant les expériences qui affermissent son statut de meneur de mas respecté.
VIM, laboratoire sonore et visuel
Le tournant décisif intervient au milieu des années 2000 avec la création de VIM (Very Important Mas), qui fête ses vingt ans de présence sur les routes du carnaval en 2024.
A la fois co‑fondateur, directeur artistique et président, Rudy Benjamin conçoit VIM comme un véritable laboratoire : les conques, rebaptisées « porcelaines », y deviennent un instrument de recherche sonore autant qu’un symbole identitaire. Autour de cette signature musicale, il déploie une esthétique travaillée – couleurs, silhouettes, slogans, chorégraphies – qui fait de chaque sortie un récit visuel sur la société guadeloupéenne.
Satire, provocation et controverses
VIM se revendique très tôt comme un « mas sans complexe », jouant de la dérision, de la satire et d’une certaine provocation, dans la droite ligne des inversions symboliques propres au carnaval.
Cette liberté assumée suscite régulièrement des débats : certains reprochent à VIM des costumes jugés trop dénudés et une sexualisation excessive, tandis que d’autres rappellent que les groupes à peau ont toujours fait une large place aux corps, aux allusions et à la transgression.
Au centre de ces discussions, Rudy Benjamin défend l’idée d’un carnaval vivant, où la création ne doit ni se figer ni renoncer à interroger les normes sociales et morales.
Un passeur de culture populaire
Au‑delà des défilés, Rudy Benjamin apparaît comme un passeur de culture populaire, soucieux de transmettre l’esprit des groupes à peau et d’ouvrir des espaces de création pour les jeunes générations de carnavaliers.
Son action à la tête de VIM s’inscrit dans un engagement plus large en faveur de la valorisation des pratiques populaires guadeloupéennes : organisation, formation, veille sur la qualité musicale et scénique, inscription du carnaval dans une histoire longue.
Une disparition hautement symbolique
Rudy Benjamin s’éteint le mercredi 14 février 2024, jour de Mercredi des Cendres, à son domicile de Sainte‑Rose, à l’issue de la saison carnavalesque.
La nouvelle provoque une vive émotion : médias, collectivités, fédérations carnavalesques, groupes de mas et anonymes saluent en lui un créateur exigeant, un chef de groupe charismatique et l’un des grands artisans du carnaval contemporain.
Sa mort le jour même où l’on « brûle Vaval », le roi du carnaval, renforce encore la portée symbolique de son parcours dans la mémoire collective.







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