Distillerie Neisson :
l’âme du Carbet, la fierté du rhum martiniquais
Au Carbet, sur la côte nord caraïbe de la Martinique, la distillerie Neisson fait partie de ces maisons dont l’histoire se confond avec celle d’une famille et d’un terroir.
Installée sur le Domaine Thieubert, non loin de la montagne Pelée et de la mer des Caraïbes, elle est née au début des années 1930 de l’ambition de deux frères, Adrien Neisson et Hildevert-Pamphile Neisson, dit Jean.
Près d’un siècle plus tard, la maison demeure familiale et indépendante et poursuit son activité sous l’impulsion des descendants de Jean Neisson.
Aux origines du domaine : le Carbet, berceau sucrier du Nord
Avant de devenir une distillerie, les terres qui abritent aujourd’hui Neisson étaient, comme beaucoup d’autres sur la côte caraïbe, dédiées à la canne à sucre.
Depuis le XVIIIᵉ siècle, le Carbet est un haut lieu de culture agricole : le sol volcanique, l’humidité maritime et la proximité de la rivière Neisson créent un environnement idéal pour la canne.
L’habitation originelle, typique des propriétés du Nord caraïbe, comportait un moulin, une purgerie et quelques bâtiments en bois. La distillation était alors rudimentaire, et le rhum, encore appelé “tafia”, destiné à une consommation locale.
1931 : Adrien Neisson achète le Domaine Thieubert
L’histoire commence précisément en 1931.
Cette année-là, Adrien Neisson, commerçant originaire de Saint-Pierre, acquiert 20 hectares de la propriété Thieubert, au Carbet.
Son objectif est d’y planter de la canne à sucre et de produire du rhum agricole à partir du jus frais de la canne.
Adrien ne possède cependant pas encore les connaissances techniques nécessaires à la fabrication du rhum. Son frère cadet, Hildevert-Pamphile Neisson, dit Jean,(surnommé Vévert) part à l’École supérieure de chimie de Paris alors suivre une formation d’ingénieur chimiste .
Jean revient en Martinique lors des campagnes de production. Ses connaissances scientifiques deviennent progressivement déterminantes dans l’élaboration du style Neisson.
Les frères construisent les premières installations avec des pierres et des moellons prélevés sur la propriété. La jeune exploitation s’équipe notamment de moulins Mariolle-Fives Lille datant de 1931 et d’une chaudière Babcock de 1886, achetée d’occasion.
Le projet est concrétisé en 1932.
Jean Neisson, l’ingénieur, apporte à la distillerie une approche scientifique particulièrement novatrice pour l’époque.
Il travaille notamment sur la fermentation, les levures et les paramètres de distillation afin d’obtenir un rhum agricole plus précis et plus aromatique.
La maison développe ainsi des fermentations lentes utilisant des levures sélectionnées à partir de son propre environnement de cannes.
Cette recherche technique devient l’un des fondements du style Neisson.
Aujourd’hui encore, les fermentations peuvent durer de 72 à 120 heures, selon les productions.
1952 – La colonne Savalle, cœur historique de Neisson
En 1952, la distillerie installe cette année-là sa célèbre colonne créole Savalle entièrement en cuivre.
Jean Neisson ne se contente pas d’utiliser l’équipement tel quel : il en modifie certains plateaux et affine ses réglages afin d’obtenir le profil aromatique qu’il recherche.
Cette colonne devient l’une des signatures techniques de la maison et reste indissociable de l’histoire de Neisson.
La naissance de la bouteille « Zépol Karé »
Jean Neisson est également à l’origine de l’une des bouteilles les plus reconnaissables du monde du rhum martiniquais.
Sa forme particulière, aux épaules carrées, lui vaut son surnom créole de « Zépol Karé » – les épaules carrées.
La bouteille devient progressivement l’emblème de la marque et accompagne son développement sur le marché martiniquais puis dans l’Hexagone.
La maison Neisson indique également que Jean met alors en place un système de consigne des bouteilles, principe que la distillerie relancera plusieurs décennies plus tard.
Après la disparition de Jean en 1986, la famille fait appel à Emmanuel Fédronic, un distillateur émérite qui avait travaillé durant de nombreuses années à la distillerie. Il occupera cette fonction jusqu’à l’âge avancé de 86 ans.
1995 – Une nouvelle génération prend le relais
Au fil des années, la transmission familiale s’effectue au profit des descendants de Jean Neisson.
Sa fille Claudine Neisson-Vernant, médecin biologiste, accompagne son fils Grégory Vernant, alors âgé de 23 ans et étudiant en économie, dans la reprise de la maison familiale.
Grégory Vernant entre cette même année dans la distillerie et se forme progressivement aux différentes dimensions du métier, notamment auprès du distillateur Emmanuel Fédronic.
Il se consacre d’abord à l’agriculture et à l’outil de production, avant de prendre également en charge le développement commercial.
La distillerie est aujourd’hui gérée par Claudine Neisson-Vernant, fille d’Hildevert-Pamphille Neisson et par Grégory Vernant petit-fils du fondateur de la distillerie.
Novembre 1996 – L’AOC Rhum agricole Martinique
L’année suivante marque une étape historique pour l’ensemble de la filière martiniquaise.
Le 5 novembre 1996, le rhum agricole de Martinique obtient son Appellation d’origine contrôlée – AOC.
Il s’agit de la première AOC ultramarine.
Neisson s’inscrit pleinement dans cette démarche et fait agréer ses terres du Carbet et de Saint-Pierre, ainsi que sa production concernée.
L’INAO rappelle que le rhum de Martinique AOC est exclusivement élaboré à partir de jus de canne à sucre et distingue notamment les catégories blanc, élevé sous bois et vieux.
1995/1997 – Une reconnaissance symbolique
En 1997, selon l’histoire officielle de Neisson, son rhum blanc à 55 % vol. devient le premier de la maison à porter sur son étiquette la mention « Appellation d’Origine Contrôlée Martinique ».
Cette même référence obtient une médaille d’or au Concours général agricole de Paris.
Le virage vers l’agriculture biologique
Sous l’impulsion de la nouvelle génération, Neisson approfondit son engagement environnemental.
La documentation officielle de la marque situe la conversion biologique des parcelles de Thieubert au début des années 2010. La page consacrée aux rhums biologiques indique qu’à partir de 2013, engrais chimiques et herbicides sont supprimés des parcelles concernées.
Les terres de Thieubert obtiennent leur agrément biologique en 2016.
Cette année-là est produit le premier rhum blanc biologique issu de ces parcelles.
En 2017, environ 10 % des terres sont alors annoncées en agriculture biologique par la maison, tandis que la conversion se poursuit progressivement. Neisson
2017 – Les 85 ans et l’Armada
Pour les 85 ans de la distillerie, Neisson lance en 2017 son exceptionnelle Armada.
Cette collection réunit notamment des millésimes 1991, 1992, 1993 et 1995, ainsi qu’un assemblage « drop by drop » présenté dans des carafes en cristal.
Cette série témoigne du développement, à côté des traditionnels rhums blancs, de cuvées de collection destinées aux amateurs de vieux rhums.
2018 – Entreprise du Patrimoine Vivant
Nouvelle reconnaissance en 2018 : Neisson devient, selon la maison, la première distillerie des départements d’outre-mer à obtenir le label Entreprise du Patrimoine Vivant –
Cette distinction récompense les entreprises françaises possédant des savoir-faire artisanaux et industriels d’excellence.
2019 – Neisson représente la Martinique à l’Élysée
En 2019, le Rhum blanc Bio Neisson 52,5 % vol. est sélectionné pour représenter la Martinique lors du premier salon du Made in France organisé au palais de l’Élysée.
2020 – La Cuvée Sacha
En 2020, la maison présente la Cuvée Sacha, millésime 2003, créée en hommage au fils de Grégory Vernant.
Cette série limitée bénéficie d’un habillage artistique réalisé avec Philippe Baudelocque.
2021 – Le retour de la consigne
En 2021, Neisson renoue avec une pratique historiquement associée à la maison : la consigne de ses bouteilles Zépol Karé.
L’objectif est notamment de réduire l’impact environnemental du conditionnement et de renouer avec une pratique autrefois instaurée par Jean Neisson.
2022 – Nonaginta pour les 90 ans
En 2022, la distillerie célèbre ses 90 ans avec la cuvée Nonaginta.
Cette édition anniversaire repose sur un assemblage de rhums mis en vieillissement en 1997, 2000 et 2004.
Une distillerie familiale toujours en activité
Plus de neuf décennies après sa création officielle, Neisson conserve une particularité devenue rare dans le paysage rhumier martiniquais : son caractère familial et indépendant.
Claudine Neisson-Vernant demeure associée à la mémoire et à la transmission de l’entreprise tandis que Grégory Vernant incarne aujourd’hui sa continuité technique, agricole et environnementale.
Une publication martiniquaise récente consacrée à la maison présentait encore en août 2026 ce binôme familial aux côtés du maître de chai Alex Bobi.
Au cœur du domaine, canne, fermentation, colonne Savalle et vieillissement forment ainsi les différentes étapes d’un même travail : rechercher l’expression du terroir du Nord-Caraïbe.
Neisson, une histoire martiniquaise
L’histoire de Neisson dépasse celle d’une marque de rhum.
Elle raconte d’abord l’intuition d’Adrien Neisson en 1931, puis l’apport scientifique de Jean Neisson, la naissance officielle de la distillerie en 1932, l’installation de la colonne Savalle en 1952, la transmission familiale de 1995 et l’entrée dans l’ère de l’AOC à partir de 1996.
Elle raconte également la volonté des générations suivantes de conserver une petite distillerie indépendante tout en faisant évoluer les pratiques agricoles et les méthodes de production.
Du Domaine Thieubert aux célèbres bouteilles « Zépol Karé », Neisson demeure ainsi l’un des témoins vivants de la longue histoire du rhum agricole martiniquais.
Sources
Atlas du Rhum – Editions Flammarion
















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