Léopold Bissol
(1889-1982)
une voix ouvrière dans l’histoire de la Martinique
Artisan ébéniste devenu député, Léopold Bissol a consacré une grande partie de son existence à la défense des travailleurs martiniquais et à leur représentation politique.
Originaire du Robert en Martinique, il figure parmi les acteurs de la départementalisation de 1946.
Son parcours, marqué par les luttes syndicales, la Résistance et l’engagement communiste, témoigne des profondes transformations sociales et politiques de la Martinique au XXe siècle.
Une enfance modeste au Robert
Léopold Démétrius Bissol naît le 8 octobre 1889 au quartier Augrain, sur la commune du Robert, en Martinique.
Sa mère, Nelcine Nelsina Bissol, est cultivatrice. Il connaît très tôt les difficultés de l’existence : à l’âge de deux ans, il perd sa mère lors du cyclone qui dévaste la Martinique en 1891.
Après avoir obtenu son Certificat d’Etudes Primaires, il poursuit sa formation au cours complémentaire de Fort-de-France. Il apprend ensuite le métier d’ébéniste, profession exigeante qui lui permet de gagner sa vie et de devenir artisan.
Cette expérience du travail manuel, associée à ses origines modestes, contribue à forger sa sensibilité aux inégalités sociales qui marquent la société martiniquaise.
A cette époque, l’économie de l’île repose largement sur la production sucrière et agricole.
Les ouvriers des plantations et des usines connaissent des conditions de travail difficiles, tandis que les grandes propriétés concentrent une part importante de la richesse.
Des idées socialistes à l’engagement communiste
Au début du XXe siècle, Léopold Bissol se rapproche des idées socialistes défendues par Joseph Lagrosillière, l’une des principales figures du mouvement socialiste martiniquais.
Mais l’année 1919 marque une rupture. Le rapprochement politique entre Lagrosillière et le grand propriétaire et industriel Fernand Clerc, connu sous le nom de Pacte de Sainte-Marie, suscite de vives critiques dans les milieux socialistes.
Léopold Bissol fait partie de ceux qui contestent cette alliance, considérée comme contraire aux intérêts des travailleurs qu’ils souhaitent représenter.
Le 19 décembre 1919, il participe, avec Jules Monnerot, Juvénal Linval et Joseph Del, à la fondation du groupe Jean Jaurès.
Cette initiative constitue une étape importante dans l’émergence du courant communiste martiniquais.
Dès lors, son engagement prend une dimension à la fois politique et sociale.
Un organisateur des luttes ouvrières
A partir des années 1920, Léopold Bissol développe une importante activité syndicale. Il sillonne les communes martiniquaises, rencontre les ouvriers agricoles, participe à des réunions publiques et contribue à l’organisation des travailleurs.
Son action s’adresse notamment aux salariés des exploitations agricoles, aux ouvriers du bâtiment et aux travailleurs confrontés à la précarité de l’emploi.
Il défend également l’idée que l’organisation collective, à travers les syndicats, constitue un moyen d’améliorer les conditions de travail et de faire reconnaître les revendications salariales.
Les mobilisations sociales de 1936, dans le contexte du Front populaire, donnent une nouvelle ampleur aux revendications ouvrières.
Bissol prend part au développement du syndicalisme et à la structuration du mouvement ouvrier martiniquais.
Il exercera également des responsabilités au sein de la justice prud’homale, participant ainsi à la défense des droits des salariés.
La Résistance et l’entrée dans la vie politique
Son engagement syndical s’accompagne progressivement de responsabilités électives.
En 1937, il devient conseiller général de Fort-de-France.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Martinique se trouve sous l’autorité de l’amiral Georges Robert, haut-commissaire représentant le régime de Vichy dans les Antilles françaises.
Léopold Bissol participe à la Résistance et au mouvement d’opposition à cette administration. En 1943, le ralliement de la Martinique à la France combattante marque la fin de cette période.
Son action pendant la guerre lui vaut la médaille de la Résistance.
En 1945, il est élu conseiller municipal de Fort-de-France et devient adjoint au maire. Sa trajectoire politique va alors prendre une dimension nationale.
1945 : l’élection d’un député issu du monde ouvrier
Le 21 octobre 1945, Léopold Bissol est élu député communiste de la deuxième circonscription de la Martinique à la première Assemblée nationale constituante. Il recueille 8 185 voix sur 14 825 suffrages exprimés.
Son élection marque une étape importante dans l’histoire politique martiniquaise : un homme issu d’un milieu populaire, formé à un métier manuel et engagé dans le syndicalisme accède désormais à la représentation nationale.
Il siège à la Commission des territoires d’outre-mer, où il prend part aux débats concernant le statut institutionnel des anciennes colonies françaises.
19 mars 1946 : un acteur majeur de la loi en faveur de la départementalisation
Le 17 janvier 1946, Léopold Bissol dépose une proposition de loi demandant la transformation de la Martinique et de la Guadeloupe en départements français.
Cette initiative s’inscrit dans un mouvement parlementaire auquel participent également Aimé Césaire, Gaston Monnerville et Raymond Vergès.
Le 19 mars 1946, l’Assemblée nationale constituante adopte la loi qui fait de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de La Réunion des départements français.
Pour Bissol, cette évolution institutionnelle doit notamment permettre aux populations ultramarines de bénéficier des mêmes droits et protections sociales que celles de l’Hexagone.
Mais l’adoption de la loi ne signifie pas la disparition immédiate des inégalités. Dans les années suivantes, le député réclame régulièrement l’application effective des nouvelles dispositions.
Dès le 18 juillet 1947, il intervient à l’Assemblée nationale pour dénoncer les retards dans la publication des décrets d’application.
Son action illustre ainsi les espoirs suscités par la départementalisation, mais aussi les difficultés rencontrées pour traduire l’égalité juridique en égalité réelle.
Un parlementaire attentif aux réalités martiniquaises
Réélu à plusieurs reprises, Léopold Bissol conserve son mandat parlementaire jusqu’en décembre 1958.
A l’Assemblée nationale, il s’intéresse particulièrement aux questions économiques, sociales et sanitaires concernant les territoires ultramarins.
Il siège notamment dans les commissions de la marine marchande et des pêches, du travail et de la sécurité sociale, ainsi que de la santé publique.
Le 8 juin 1950, il dénonce les tarifs élevés des transports maritimes entre la France hexagonale et les Antilles, soulignant les conséquences économiques de cette situation pour la population.
En février 1956, il présente une proposition de loi destinée à encadrer les relations entre les usines sucrières, les distilleries et les petits planteurs de canne à sucre.
Le 13 mai 1958, il intervient également sur les questions sanitaires, notamment en proposant de renforcer la lutte contre la lèpre.
Ces initiatives témoignent d’une activité parlementaire qui dépasse largement la seule question du statut institutionnel de la Martinique.
Le journal Justice et la naissance du Parti communiste martiniquais
Parallèlement à ses mandats électifs, Léopold Bissol poursuit son engagement au sein du mouvement communiste.
Il assume des responsabilités dans la fédération communiste martiniquaise et dirige le journal Justice, qui constitue un instrument de diffusion des idées et des revendications sociales du mouvement.
En septembre 1957, il participe, aux côtés de René Ménil, Georges Gratiant et Victor Lamon, à la fondation du Parti communiste martiniquais (PCM).
Cette création traduit la volonté du mouvement communiste local de disposer de sa propre organisation politique, adaptée aux réalités de la société martiniquaise.
Bissol poursuit son engagement au sein du nouveau parti et en devient président d’honneur en 1968.
Un nom inscrit dans la mémoire martiniquaise
Léopold Bissol s’éteint le 18 septembre 1982 à Fort-de-France, à l’âge de 92 ans.
Son parcours demeure associé à plusieurs grandes étapes de l’histoire contemporaine de la Martinique : la structuration du mouvement ouvrier, l’essor du syndicalisme, la Résistance, la départementalisation et la naissance du Parti communiste martiniquais.
Le 20 janvier 2015, le lycée professionnel de Petit-Manoir, au Lamentin, prend officiellement le nom de lycée professionnel Léopold-Bissol.
Cet hommage institutionnel rappelle le parcours d’un artisan devenu représentant de la nation, dont l’engagement politique s’est construit au contact des réalités sociales de son île.
Un héritage politique et social
Léopold Bissol appartient à cette génération d’hommes politiques martiniquais qui ont accompagné les grandes transformations du XXe siècle.
De son atelier d’ébéniste aux débats de l’Assemblée nationale, il a poursuivi un engagement centré sur l’organisation des travailleurs, la représentation des classes populaires et l’évolution des droits sociaux.
Son histoire rappelle que la départementalisation de 1946 fut le résultat d’un processus politique collectif, porté par plusieurs élus et nourri de longues revendications sociales.
Léopold Bissol laisse ainsi le souvenir d’un homme dont le parcours relie les luttes ouvrières de la Martinique aux grandes décisions de l’histoire parlementaire française.








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