Written by Chantal CHARLES-ALFRED

Chantal Charles-Alfred, est originaire du Morne-Rouge en Martinique. Depuis sa plus tendre enfance, elle a été baignée lors des rencontres familiales par des anecdotes diverses sur les différents membres de la famille. Sa passion pour la généalogie est un héritage de son grand-père qui connut une vie remplie d’histoire et d’anecdotes.

28 octobre 2026

La Route du Rhum :

une légende née de l’Atlantique, devenue patrimoine de la Guadeloupe

 

 

 

Chaque automne de Route du Rhum, les quais de Saint-Malo se couvrent de mâts et de voiles. À plus de 6 500 kilomètres de là, la Guadeloupe se prépare à accueillir les solitaires. Entre ces deux rivages, une traversée sans escale qui, depuis 1978, a changé l’histoire de la course au large et installé Pointe-à-Pitre au cœur de l’imaginaire nautique international.

 

Olympus Photo*, le trimaran de Mike Birch à Saint-Malo, novembre 1978.
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Olympus Photo, le trimaran de Mike Birch à Saint-Malo, novembre 1978.

1978 : la naissance de la « transat de la liberté »

La Route du Rhum est fondée en 1978 sous l’impulsion de Michel Etevenon, publicitaire passionné de voile, avec l’appui du monde nautique malouin. Le projet répond aussi à une volonté de promouvoir la destination guadeloupéenne et l’univers du rhum antillais. La société Promovoile porte l’organisation de cette nouvelle course qui oppose, sur un même océan, professionnels et amateurs, monocoques et multicoques.

Le principe tranche avec les règles les plus restrictives d’autres compétitions : pas de séparation initiale rigide des bateaux par taille ou par type, une traversée en solitaire et sans escale, et la possibilité de prendre des options météorologiques très différentes.

Le 5 novembre 1978, 38 concurrents quittent Saint-Malo. Le but : rejoindre Pointe-à-Pitre par l’Atlantique, au fil d’une route théorique de 3 542 milles nautiques — environ 6 560 kilomètres — mais dont la distance réellement parcourue varie selon les vents et les choix de navigation.

Ce choix de la Guadeloupe n’est pas anecdotique. Il inscrit durablement l’archipel au point d’arrivée d’une course majeure. Les alizés, le contournement de l’île et les derniers milles vers Pointe-à-Pitre font partie intégrante du défi sportif.

La première arrivée : 98 secondes pour l’éternité

Le 28 novembre 1978, le Canadien Mike Birch, sur son petit trimaran Olympus Photo, surgit dans les derniers milles et devance de 98 secondes le Français Michel Malinovsky, pourtant longtemps en tête sur le grand monocoque Kriter V. Après plus de vingt-trois jours d’Atlantique, l’écart paraît inimaginable.

L’image devient fondatrice : le multicoque plus petit et plus léger renverse un monocoque beaucoup plus grand. La Route du Rhum vient de prouver que les certitudes techniques pouvaient être bouleversées par une stratégie, un marin et quelques souffles de vent.

Mais cette première édition est aussi marquée par une disparition. Alain Colas, engagé sur Manureva, ne donne plus de nouvelles après un message transmis le 16 novembre 1978. Son bateau et lui ne seront jamais retrouvés. La tragédie reste l’une des blessures les plus profondes de l’histoire de la course.

Manureva*, le trimaran d’Alain Colas, photographié avant le départ de 1978.
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Manureva, le trimaran d’Alain Colas, photographié avant le départ de 1978.
Photographie authentique : Gauthier Vandemoortele (Gvdmoort)

Les années 1980 et 1990 : la course invente ses légendes

 

En 1982, Marc Pajot s’impose sur le catamaran Elf Aquitaine en un peu plus de dix-huit jours. Quatre ans plus tard, Philippe Poupon remporte l’édition 1986 sur Fleury Michon VIII. Cette édition connaît un nouveau drame avec la disparition du navigateur Loïc Caradec, engagé sur Royal.

En 1990, Florence Arthaud entre dans l’histoire sur le trimaran Pierre 1er. Elle devient la première femme et, jusqu’en 2022, la seule à remporter la Route du Rhum au classement général. Sa victoire, en 14 jours, 10 heures et 8 minutes, dépasse le cadre sportif : son nom et son bateau deviennent des symboles de détermination et de liberté en mer.

Un autre marin impose ensuite sa signature. Le Suisse Laurent Bourgnon remporte coup sur coup les éditions 1994 et 1998, à chaque fois sur Primagaz. Il demeure l’unique double vainqueur du classement général avant l’édition 2026.

Trois anciens vainqueurs réunis à Saint-Malo en 2014 : Laurent Bourgnon, Philippe Poupon et Florence Arthaud.
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Trois anciens vainqueurs réunis à Saint-Malo en 2014 : Laurent Bourgnon, Philippe Poupon et Florence Arthaud.
Photographie authentique : bobostudio / Wikimedia Commons, CC BY 2.0

Des bateaux toujours plus rapides

Au fil des décennies, la Route du Rhum devient un laboratoire de la voile océanique. Les trimarans de la classe ORMA puis les géants Ultim gagnent en puissance, en légèreté et en capacité de porter de grandes surfaces de voilure.

L’électronique, les routages météorologiques et, plus tard, les foils, changent les performances ; ils ne suppriment ni les tempêtes ni l’exigence physique du solitaire.

En 2002, Michel Desjoyeaux gagne sur Géant dans le classement général de référence des multicoques. Cette édition appelle une précision : Ellen MacArthur, sur Kingfisher, remporte la catégorie IMOCA et franchit même la ligne avant le premier multicoque, dans un contexte de parcours et de classements distincts. Sa performance mérite d’être rappelée indépendamment du palmarès général.

En 2006, Lionel Lemonchois inscrit son nom au palmarès sur Gitana 11, en 7 jours, 17 heures et 19 minutes. Quatre ans plus tard, Franck Cammas gagne sur Groupama 3 (2010).

En 2014, Loïck Peyron s’impose sur Banque Populaire VII, faisant passer le temps de référence à un peu plus de sept jours et quinze heures.

Le trimaran *Gitana 11*, photographié en août 2006, quelques mois avant la victoire de Lionel Lemonchois.
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Le trimaran Gitana 11, photographié en août 2006, quelques mois avant la victoire de Lionel Lemonchois.
Photographie authentique : Rémi Jouan / Wikimedia Commons 

2018 et 2022 : le duel des géants et la barrière des sept jours

En 2018, la Route du Rhum renoue avec le suspense de 1978. À 62 ans, Francis Joyon, sur IDEC Sport, coiffe François Gabart, sur MACIF, dans le contournement final de la Guadeloupe. L’écart à l’arrivée n’est que de 7 minutes et 8 secondes. Joyon gagne en 7 jours, 14 heures, 21 minutes et 47 secondes.

La barre symbolique des sept jours tombe en 2022. Le 16 novembre, Charles Caudrelier remporte la douzième édition sur le trimaran Maxi Edmond de Rothschild en 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes. La course a réuni 138 participants au départ, un record pour l’épreuve. La vitesse spectaculaire des Ultim ne doit pourtant pas masquer le courage des autres classes, dont la course se poursuit bien après l’arrivée des premiers.

IDEC Sport*, le trimaran de Francis Joyon, au port de Saint-Malo en 2018.
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IDEC Sport, le trimaran de Francis Joyon, au port de Saint-Malo en 2018.
Photographie authentique : Rodney78 / Wikimedia Commons, CC0

Les géants *Sodebo Ultim’*, *MACIF* et *IDEC Sport* à Saint-Malo en 2018.
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Les géants Sodebo Ultim’, MACIF et IDEC Sport à Saint-Malo en 2018.
Photographie authentique : Rodney78 / Wikimedia Commons, CC0

Palmarès : les douze vainqueurs du classement général et leurs bateaux (1978–2022)

Le tableau ci-dessous reprend les vainqueurs de référence du palmarès général (principalement multicoques). Les victoires par classes, notamment IMOCA, Ocean Fifty et Class40, constituent des palmarès supplémentaires et ne doivent pas être confondues avec celui-ci.

AnnéeVainqueurNom du bateauTemps
1978Mike BirchOlympus Photo23 j 6 h 59 min
1982Marc PajotElf Aquitaine18 j 1 h 38 min
1986Philippe PouponFleury Michon VIII14 j 15 h 57 min
1990Florence ArthaudPierre 1er14 j 10 h 08 min
1994Laurent BourgnonPrimagaz14 j 6 h 28 min
1998Laurent BourgnonPrimagaz12 j 8 h 41 min
2002Michel DesjoyeauxGéant13 j 7 h 53 min
2006Lionel LemonchoisGitana 117 j 17 h 19 min
2010Franck CammasGroupama 39 j 3 h 14 min
2014Loïck PeyronBanque Populaire VII7 j 15 h 8 min
2018Francis JoyonIDEC Sport7 j 14 h 21 min
2022Charles CaudrelierMaxi Edmond de Rothschild6 j 19 h 47 min

La Guadeloupe, bien plus qu’une ligne d’arrivée

La Route du Rhum est une transatlantique dont les plus grandes vedettes viennent souvent de métropole ou de l’étranger, mais elle est aussi une histoire guadeloupéenne. Pointe-à-Pitre, ses quais, la marina et les communes du parcours final sont au cœur de l’accueil des équipages, des familles, des visiteurs et des médias. Pendant plusieurs semaines, la course prend une dimension économique, culturelle et populaire considérable.

Des navigateurs de l’archipel ont progressivement revendiqué leur place sur la ligne de départ. Jacques Palasset, installé en Guadeloupe, figure parmi les premiers participants locaux dès 1978. Claude Bistoquet, premier Guadeloupéen de naissance identifié au départ en 1990, voit son aventure s’arrêter près de Basse-Terre. Luc Coquelin, Claude Thélier et Philippe Fiston participent à inscrire l’archipel dans l’histoire sportive de l’épreuve.

En 2006, le Guadeloupéen Philippe Chevalier remporte sa catégorie, monocoques classe 1, à bord d’Antilles-Sail.com. Une victoire de classe, et non la victoire au général, mais un épisode important pour la reconnaissance des skippers locaux.

Cette relation entre course au large et territoire ne se réduit pas à l’animation touristique. Elle nourrit la transmission maritime, l’intérêt pour les métiers de la mer et l’imaginaire d’une île pleinement connectée aux routes atlantiques.

2026 : une treizième édition à écrire

Au 26 octobre 2026, la treizième Route du Rhum n’a pas encore livré son vainqueur. Le départ est programmé le dimanche 1er novembre 2026 à 13 h 02, depuis Saint-Malo, direction Pointe-à-Pitre. Les Ultim, IMOCA, Ocean Fifty, Class40 et catégories patrimoniales participeront à une nouvelle traversée où les favoris devront, une fois encore, composer avec l’Atlantique.

Près d’un demi-siècle après *Olympus Photo*, l’essentiel demeure : un marin seul, un bateau, des choix décisifs, et les lumières de Guadeloupe au bout de la route. La technologie accélère la traversée ; elle ne remplace ni la liberté, ni l’audace, ni la part de destin qui a fait de la Route du Rhum une légende.

« De Saint-Malo à Pointe-à-Pitre, la Route du Rhum n’est pas seulement une course : c’est un chapitre vivant de l’histoire maritime de la Guadeloupe. »

Sources 

Sources de référence : Route du Rhum, héritage des éditions ; parcours officiel ; palmarès détaillé par édition et par classe — Ouest-France ; INA, archives 1978 ; Société nautique de la baie de Saint-Malo ; Ville de Saint-Malo, édition 2026 ; WebTV Îles, participants guadeloupéens ; Le Monde, 2018.

Iconographie : les six photographies insérées sont des photographies réelles de Wikimedia Commons, 

Précision éditoriale : certains palmarès historiques distinguent les premières arrivées et les gagnants par catégories, particulièrement en 2002 ; les performances d’Ellen MacArthur sur *Kingfisher* sont signalées séparément.

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